Accueil Du côté des anciens Coopérants en Algérie Nouvelles Générations

De nombreux coopérants étrangers travaillaient en Algérie entre 1962 et 1982. Certains venaient du Moyen-Orient ou des «pays-frères» de l'Europe de l'Est. Quant aux Français, ils étaient surtout présents dans l'enseignement. Il s'agissait, le plus souvent de jeunes gens qui accomplissaient leur Service National dans le cadre de la Coopération. A l'issue de leur période militaire, un contrat civil leur était proposé qui était tacitement reconduit d'année en année. Au bout d'une dizaine d'années de service en Algérie, ils pouvaient être titularisés dans un corps de l'Education Nationale et avoir droit à un poste en France. Pour ces raisons statutaires, ces jeunes enseignants étaient massivement syndiqués et fortement politisés. Les discussions sur les sujets d'actualité allaient bon train, surtout en période électorale. La victoire de François Mitterrand, en mai 1981, a donné lieu à des réjouissances mémorables dans la communauté française.
Les conditions de travail étaient difficiles dans l'enseignement. Le matériel pédagogique était rudimentaire, l'encadrement inexistant, et surtout, les effectifs étaient pléthoriques : les classes de cinquante élèves et plus étaient courantes. Certains enseignants faisaient malgré tout du militantisme pédagogique, se réunisant fort tard en soirée, pour tenter de trouver la meilleure façon d'enseigner le français langue étrangère, dans le contexte difficile de massification et d'arabisation que nous connaissions.
Les satisfactions professionnelles étaient donc plutôt rares, sauf peut-être dans les lycées de jeunes filles, où la culture française était considérée comme un facteur d'émancipation par rapport à la tradition. J'ai trouvé là des élèves brillantes et très motivées, comme je n'en ai jamais rencontrées en France pendant toute ma carrière. Leur soif de connaissances était prodigieuse, leur curiosité insatiable.
La vie de famille prenait tout naturellement le pas sur le travail. Beaucoup de coopérants français avaient, en effet, des enfants en bas âge, scolarisés dans les écoles françaises. Ils pouvaient se consacrer pleinement à leur éducation, et appliquer à leurs enfants les idées nouvelles dans ce domaine. Contrairement à ce qui se passait en France où les gens passaient le plus clair de leur temps au travail ou dans les transports, en Algérie, le temps était une denrée très abondante : on avait toujours le temps.
Le surinvestissement dans le travail était d'ailleurs mal vu. Pourvu que l'on fût assidu au travail, on en faisait toujours assez. Personne ne nous en demandait davantage. Les collègues algériens, moins bien payés que nous, n'auraient certainement pas apprécié que nous fissions de l'excès de zèle. Enfin, les réformes et les réunions n'avaient pas cours, ce dont personne ne semblait pâtir.
Les préoccupations des gens n'avaient pas trait au travail, mais bien à la vie quotidienne qui était difficile. Faire les courses relevait du parcours du combattant. Les pénuries étaient chroniques. Il arrivait même que les produits de première nécessité fassent défaut. Pour acheter du pain, il fallait se lever de bonne heure, après sept heures, c'était trop tard : la boutique avait été dévalisée. Trouver des bananes ou des pièces détachées relevait de l'exploit, sauf au marché noir, mais alors à des prix prohibitifs. Il fallait faire des queues interminables dans les magasins d'état, et parfois pour rien : il n'y en avait pas pour tout le monde, d'autant que des gens, par précaution, faisaient des stocks, et que d'autres achetaient pour revendre au marché noir. Parfois, des bagarres éclataient dans les files d'attente.
Il fallait surtout éviter de tomber malade : le système sanitaire était calamiteux. Les rares dentistes étaient pris d'assaut, ainsi que les hôpitaux, surtout depuis que la gratuité complète des soins avait été malencontreusement décidée.
Enfin, les conditions de logement n'étaient guère favorables. La plupart des coopérants étaient logés -pour un loyer modique, il est vrai- dans de petits appartements situés dans des cités h.l.m. surpeuplées et très bruyantes. Il fallait s'en échapper à la moindre occasion. Nous partions à la journée dans la campagne environnante. Quand les congés d'hiver arrivaient, nous prenions la route du Sahara. L'été, nous rentrions en France faire le plein de charcuterie et de fromages, et surtout voir des femmes déambuler dans les rues ou sur les plages, s'asseoir à la terrasse des cafés, ou aller au cinéma et dans les boutiques.
La plupart des coopérants supportaient assez bien ces difficultés de la vie quotidienne. Souvent d'origine sociale modeste, ils avaient l'habitude des privations. Dotés d'un solide sens de l'humour, ils faisaient volontiers de l'esprit à propos des dysfonctionnements de l'économie planifiée ou des «difficultés conjoncturelles de la Révolution».
Pour se détendre, après le travail, on jouait volontiers au hand-ball avec les élèves, ou on allait courir dans le stade ou sur les collines autour de la ville. Le dimanche, on jouait au foot ou aux boulles avec nos enfants. La pratique du sport était très répandue.
Il n'y avait pas de chaîne de télévision francophone ou de vie culturelle intense. On cultivait donc la conversation amicale, la lecture, l'étude. On se recevait beaucoup. Les rares célibataires veillaient tard.
Les rapports avec la population étaient généralement empreints de cordialité : nous partagions son sort. Nous vivions les mêmes difficultés dans le travail et la vie quotidienne, même si, en tant que Français, nous avions un statut privilégié : nous percevions une partie de notre traitement en francs, et nos enfants étaient scolarisés dans de bonnes conditions. Nous étions d'autant mieux acceptés que nous étions peu nombreux et dispersés dans les quartiers. L'hospitalité algérienne n'est pas un vain mot, et les jeunes enfants étaient particulièrement bien reçus. Ils allaient et venaient chez les voisins et ressortaient souvent avec des friandises. Quelques rares marques d'hostilité se manifestaient parfois, que nous avions du mal à comprendre : l'idée qu'il pouvait exister dans l'opinion publique un courant xénophobe ne nous effleurait pas l'esprit. C'était tout bonnement impensable.
Je garde un bon souvenir des neuf années que j'ai passées en Algérie. J'ai appris à porter un regard neuf sur mon propre pays et à l'apprécier davantage. En vivant à l'ombre chaude de l'islam, j'ai redécouvert le génie du christianisme. En étudiant l'histoire de l'Algérie, je me suis pris de passion pour l'identité de la France. Mais j'ai surtout appris à vivre heureux simplement.
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